NOYADES DE NANTES: UNE MEMOIRE TROP GENANTE

Il y a 220 ans, le 17 novembre 1793, avait lieu la première des noyades de Nantes.

 Les noyades à Nantes ont eu lieu entre novembre 1793 et février 1794 à Nantes, alors chef-lieu du département de la Loire-Inférieure. Pendant cette brève période, des milliers de personnes, suspects aux yeux de la République, notamment des personnes d’Église, ont été noyées dans la Loire sur ordre de Jean-Baptiste Carrier représentant en mission de la Convention. Des milliers d’hommes, de vieillards, de femmes, d’enfants sont ainsi morts dans ce que Carrier appelait la « baignoire nationale » ou les « déportations verticales ».

Le rappel des faits

Il y a alors environ 13 000 prisonniers dans les prisons de Nantes : ceux que le régime appellent les « brigands », c’est à dire les nobles et les paysans de Basse-Bretagne et du Bas-Poitou qui se sont soulevés à partir de mars 1793 pour la défense de leur foi et par refus de la levée en masse, les prêtres réfractaires qui ont refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé et plus généralement tout ceux qui s’opposent à la Terreur. Les prisonniers, initialement dispersés dans plusieurs prisons de la ville, sont regroupés, afin d’éviter les épidémies et notamment le typhus, à l’Entrepôt des Cafés et sur des navires mouillés dans le port. D’autres prisonniers sont enfermés dans la prison du Bouffay (sur l’actuelle place éponyme).

La décision de procéder à la noyade des prisonniers a été prise par Carrier et le Comité révolutionnaire de Nantes dans la nuit du 3 au 4 décembre 1793. Les prisonniers sont embarqués sur des barques à fond plat qui sont coulées au milieu de la Loire, au niveau de Chantenay . La première noyade, qui concernait 90 prêtres réfractaires, avait en fait eu lieu dès le 17 novembre. Carrier l’a présenté comme un accident mais on peut penser qu’elle lui a donné l’idée d’en systématiser la pratique. Les noyades se sont enchaînées à un rythme régulier jusqu’en février 1794. Opérées essentiellement à partir de pontons, les dernières se sont faîtes à partir de galiotes, navires hollandais restés à Nantes par suite du blocus.

Le 26 décembre 1793, à Nantes, le commissaire civil Benaben présente ainsi le dispositif aux administrateurs du Maine-et-Loire : « Ici on emploie une toute autre manière de nous débarrasser de cette mauvaise engeance. On met tous ces coquins-là dans des bateaux qu’on fait couler ensuite à fond. On appelle cela « envoyer au château d’eau ». En vérité, si les brigands se sont plaints quelquefois de mourir de faim, ils ne pourront pas se plaindre au moins qu’on les fasse mourir de soif. On en a fait boire aujourd’hui environ douze cents. Je ne sais qui a imaginé cet espèce de supplice, mais il est beaucoup plus prompt que la guillotine qui ne paraît désormais destinée qu’à faire tomber la tête des nobles, des prêtres et de tous ceux qui, par le rang qu’ils occupaient autrefois, avaient une grande influence sur la multitude[]. »

Le nombre des victimes n’est pas connu avec précision. Selon Roger Dupuy, il y a eu entre 7 et 11 noyades, avec 300 à 400 victimes à chaque fois soit de 2 000 à 4 500 personnes environ Pour Jacques Hussenet, 1 800 à 4 800 personnes ont été noyées sur ordre de Carrier[], 2 000 autres personnes, peut-être, sur ordre d’autres révolutionnaires nantais[]. Entre 1 800 et 4 000 personnes auraient péri dans les noyades selon Jean-Clément Martin[]. Alfred Lallié a évalué à 4 860 le nombre des noyés,, nombre repris par Hippolyte Taine[. . . . Selon l’historien Reynald Secher, il y a eu 4 800 victimes, rien que pour l'automne 1793[]. D’autres chiffres circulent également : pour Gaston Martin environ 1 800, pour Fouquet 9 000, pour Mellinet 3 500.

A ces noyades, il faut ajouter 2 600 prisonniers fusillés et 3 000 victimes du typhus et autres maladies en raison des conditions d’hygiène déplorables dans les prisons, de telle sorte qu’on peut estimer à 10 000 le nombre de morts (sur les 13 000 prisonniers) entre novembre 1793 et février 1794.

Une mémoire occultée

L’existence des noyades n’est pas contestée mais leur évocation est discrète, pour ne pas dire étouffée, notamment à Nantes. Alors que la Ville de Nantes a, depuis quelques années, à l’initiative de plusieurs associations locales, ravivé la mémoire de l’esclavage en faisant notamment construire un imposant mémorial le long des quai de la Loire, elle ignore totalement le souvenir des massacres de l’hiver 1793-1794.

Les seules évocations existantes sont peu visibles. A l’emplacement de l’ancien Entrepôt des Cafés (aujourd’hui au 2, rue Lamoricière), a été apposée une plaque, certes à l’initiative de la Ville de Nantes mais bien modeste au regard des 7 millions d’euros consentis pour le mémorial de l’esclavage et que seuls les passants curieux ou avertis peuvent voir. Dans le même quartier, il existe une rue des Martyrs mais dont les plaques se gardent bien de dire de quels martyrs il s’agit avec, au numéro 7, un monument commémoratif explicite mais situé désormais dans la cour d’un immeuble moderne que seuls les résidents peuvent connaître.

La création récente du musée d’histoire locale au sein du Château des Ducs de Bretagne à Nantes aurait pu permettre de faire découvrir ou redécouvrir cette sombre page d’histoire au plus grand nombre. Mais la partie consacrée à la Révolution française a été confiée à Jean-Clément Martin, historien nantais, président de la Société d’études robespierristes, qui a toujours cherché à minimiser et à banaliser la répression sanglante qui s’est abattue sur la population vendéenne à partir de 1793. Pour lui, « il y a bien eu des crimes de guerre et des batailles abominables, c’est clair, mais en aucun cas un génocide » lors des guerres de Vendée. « La Révolution française a été un épisode de guerre civile avec ce que cela veut dire de vide d’État, de concurrence pour le pouvoir et d’explosion de violences. Une lecture purement politique de l’épisode ne peut donc pas rendre compte de cette dimension, qui n’est pas liée à une idéologie particulière mais à un mécanisme institutionnel, politique et social rencontré dans d’autres circonstances. »

Sa théorie est battue en brèche par l’historien Reynald Secher qui s’attache à démontrer qu’il y bien eu, au contraire, projet de génocide, c’est-à-dire de destruction volontaire et programmée de la population vendéenne, non pour ce qu’elle avait fait, mais pour ce quelle était. S’il en a été ainsi, c’est que la République, sous la Terreur, a inventé l’État totalitaire dont d’autres sauront s’inspirer, plus tard, de Berlin à Moscou. Et il dénonce, avec autant de vigueur, ce qu’il appelle le « mémoricide », c’est-à-dire la démarche consistant à ignorer les faits et à discréditer ceux qui les rapportent. C’est ainsi qu’en prétendant présenter une vision équilibrée des choses, le musée du château de Nantes met, sur un pied d’égalité, le crime et la légitime défense.

Dès lors, on pourrait effectivement parler de « mémoricide » de la part de la Ville de Nantes à propos du silence qui entoure les noyades de Nantes. Pourtant, en cette époque si avide de devoir de mémoire, il serait normal de rendre enfin justice à ces infortunées victimes de 1793-1794, mortes deux fois, avec une abominable cruauté d’abord et dans un insidieux oubli ensuite.

La seule réparation valable serait l’édification d’un monument commémoratif à l’emplacement du principal lieu de supplice, à savoir le long des quais de Loire, devant Chantenay, à la hauteur de l’actuel pont Anne de Bretagne. On peut se demander néanmoins si un tel projet n’a pas d’ores et déjà été rendu impossible par le fait que cet endroit est déjà occupé par le mémorial de l’esclavage évoqué plus haut. Rien ne justifiait, en effet, que ce mémorial fût installé à cet emplacement alors que le port maritime s’étendait plus à l’Ouest et qu’aucun esclave n’a jamais transité, à la différence d’autres ports négriers, par le port de Nantes. Autre fait troublant, les exactions commises à l’initiative de Jean-Baptiste Carrier ont été exécutées par un groupe de mercenaires, la Compagnie Marat, dont les membres étaient surnommés les hussards américains car ils comprenaient, dans leurs rangs, des esclaves affranchis originaires de Saint-Domingue.

Il ne s’agit pas, en l’espèce, d’opposer une mémoire à une autre, mais d’exposer les faits, tous les faits et pour tous. La mémoire de la traite et de l’esclavage a toute sa place à Nantes qui fut le premier port négrier de France. Mais cette mémoire ne doit pas occulter celle des noyades de Nantes qui est une tache tout aussi importante dans l’histoire de la Ville.

Au-delà de Nantes, il semble bien que ce soit la République qui ait quelque souci avec l’Histoire. Toujours prompte à dénoncer les crimes de ses prédécesseurs (on le voit avec la traite reconnue, elle, depuis 2001, comme un crime contre l’humanité) ou des autres pays (comme la reconnaissance du génocide arménien), elle devient soudainement amnésique quand il s’agit des siens, comme si elle craignait qu’ils ne compromissent sa légitimité aux yeux du peuple dont elle revendique d’être la représentante. Mais peut-être a-t-elle raison d’avoir peur, car la vérité finit toujours par éclater.

Fabrice de CHANCEUIL          17 novembre 2013

 

 

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